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Diversité et non discrimination

Histoire de l'immigration en Lorraine

 

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Cet article concernant une intervention de Mr. Vincent Ferry dans le cadre d'un colloque pour l'Association Meusienne d' Acceuil des Travailleurs Migrant est reproduit dans son intégralité. (ndlr) 

(Pour revenir sur la page d'accueil, dans présentation à droite cliquez sur : Retour à la page d'accueil ou sur gendd.over-blog.com). 

 

        Histoire de l’immigration en Lorraine

 

Communication de M. Vincent FERRY,

Historien à l'université de Metz. Université de Lorraine 

                                                      Université de Luxembourg  

 

     J’ai préparé un petit mot d’introduction parce qu'on présente souvent les chercheurs comme s’ils étaient en dehors du monde. C’est vrai qu'on a une vision de l’université peut-être enfermée dans sa tour d’ivoire, c’est vrai pour un certain nombre de collègues. Moi, je ne m’inscris pas dans cette démarche-là, ni Piero GALLORO de l’Université de Metz qui a préparé avec moi l’intervention d’aujourd’hui. 

     Alors, simplement pour dire que je suis aussi un militant associatif, que je suis aussi un militant syndical et depuis peu un élu local ce qui faitque malheureusement sur l’ensemble des temps qui me sont impartis, je n’ai pas pu préparer ce que je voulais faire - un spécifique pour la Meuse - mais je vous promets qu'avec Piero pour les Actes (du colloque ndlr) on vous fera un "Spécifique sur l’histoire plus  particulière de l’immigration en Meuse". Intervenir et surtout parler en quelques minutes de l’histoire de l’immigration en Lorraine, c’est une gageure ; mais je vais vous donner en fait un certain nombre d’éléments pour que vous-mêmes vous puissiez replacer toutes vos connaissances à l’intérieur d’un cadre pour comprendre ce phénomène migratoire. 

     Première chose, en introduction c’est que nous sommes face à un phénomène qui est essentiel. Le vieil historien Fernand Braudel disait très simplement : " S’il n’y avait pas eu d’immigration, il n’y aurait plus de France aujourd’hui"… Un phénomène qui est essentiel, et dans les régions industrielles comme la nôtre, il l’est d’autant plus qu’on peut dire véritablement que le développement de la grande industrie n’aurait pas pu se faire sans l’arrivée massive d’étrangers, et donc, à partir de là on peut considérer que l’histoire de l’immigration, c’est l’histoire sociale, j’insiste bien " l’histoire de l’immigration, c’est l’histoire sociale ". Le phénomène est totalement sous-estimé en France pour des "tas de raisons". 

     Je vous renvoie en particulier aux écrits de Gérard Noiriel, si cela vous intéresse. On est face à un phénomène massif de population et de peuplement qui n’est pas enseigné dans les programmes scolaires, et je crois qu’on milite pour qu’il le soit véritablement – et on arrive en fait un peu à une contradiction de notre propre enseignement scolaire avec une histoire de France contemporaine qui exclut le phénomène majeur de l’histoire de France d’aujourd’hui. 

     Alors comme l’a très bien dit M. le Préfet : " l’histoire de l’immigration de masse, commence à la fin du XIXème siècle" c’est-à-dire qu’elle est concomitante de ce que l’on a appelé la seconde révolution industrielle : à partir, pour une région comme la Lorraine, de l’extrême fin du XIXème siècle, dès les années 1890 on va voir arriver massivement des gens venus de l’étranger – je rappelle qu’à la racine d’étrangers il y a étranges : ceux qui vont, évidemment par rapport aux populations d’autochtones, paraître, être des gens étranges et à partir de là concomitamment à l’arrivée de ces étrangers dans les industries qui se développent on peut aussi voir le développement de ce que moi j’ai appelé une xénophobie de proximité et qui va ensuite engranger, c’est-à-dire, faire développer un certain nombre de processus qui vont retarder ce que l’on peut appeler globalement le phénomène d’intégration.  

  

De ce point de vue : pourquoi l’immigration ? 

     La réponse est relativement simple ! L’immigration c’est d’abord un problème démographique, c’est un problème d’équilibre démographique. Dans notre région en particulier, on est à quelques kilomètres de Verdun, nous sommes dans une région qui a été historiquement pendant plusieurs siècles, région frontière, frontière entre l’espace francophone et germanophone, région qui a été frontière entre le catholicisme et le protestantisme, une région qui a subi toutes les guerres à partir du XVème siècle, de manière meurtrière sur son territoire, jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. 

     Nous sommes dans une région qui est sous-peuplée historiquement et c’est ce qui explique que cette région, en fait à partir du grand développement de l’industrie à la fin XIXème siècle, va être une des régions en France et en Europe, qui va attirer le plus de populations étrangères parce qu’elle est une des plus sous-peuplées de l’Europe, vu son histoire difficile. 

     A partir de là, à quoi sert l’étranger ? Il sert à remplir les places et en particulier les places de travail dont les autochtones ne veulent pas ! Alors il y a un problème de vase communicant et c’est très simple à comprendre : lorsque vous êtes dans une démographie faible, c’est-à-dire qu'il y a plus de places d’emploi offertes que de travailleurs potentiels – je sais que c’est difficile pour les plus jeunes d’imaginer un monde où il y a plus de places de travail offertes que de travailleurs potentiels – vous êtes… quand vous êtes autochtone, vous êtes face au choix, même quand vous êtes peu qualifié, vous êtes face au choix et donc vous allez très vite laisser les places de travail qui sont les plus difficiles.  

 

Quelles sont les places de travail les plus difficiles ?

     Premièrement, dans notre région et cela concerne un petit peu la Meuse, c’est le travail dans les mines qui a été mortifère au possible jusqu’aux années 50, jusqu’au moment où la technique a permis d’améliorer la sécurité, mais jusqu’aux années 50, ce travail a été très dangereux dans l’histoire de l’industrie, le plus dangereux, plus dangereux dans les mines de fer que dans les mines de charbon. 

     Deuxièmement, endroit très pénible et qui fait aussi fil conducteur de l’histoire de l’immigration jusqu’à aujourd’hui : c’est le bâtiment et les travaux publics et essentiellement les travaux publics difficiles parce que dangereux évidemment, difficiles aussi parce qu'on est en plein air, on est exposé aux différences climatiques. Dans l’histoire du vieillissement actuel des populations on a en particulier le problème de ces travailleurs manoeuvres qui ont travaillé " à la pelle et à la pioche " pendant toutes ces années et qui arrivant à des âges relativement jeunes (55 ou aux environs de 55 ans) sont physiquement incapables de continuer à travailler et n’ont pas réussi à entrer dans le processus de qualification qui leur permettrait de trouver d’autres emplois ; donc un des premiers problèmes du vieillissement mais qui n’est pas que contemporain, qui a été dès le début de l’histoire de l’immigration, c’est le problème des travailleurs vieillissants qui n’ont pas encore l’âge de la retraite et qui n’ont plus les capacités pour travailler dans les emplois les plus pénibles. 

     Troisièmement, gros pôle, ici en Lorraine qui est valable aussi en Rhône-Alpes, c’est le pôle de la métallurgie, en particulier de la sidérurgie ; là aussi travail dangereux, " travail au feu", travail pénible. Donc, dans ces 3 espaces en particulier on va retrouver en Lorraine une concentration absolument incroyable d’immigrés et plus le travail est difficile, plus on trouve de la concentration. Ce qu’il faut savoir, c’est que dans toutes les statistiques et les monographies qu’on a pu retrouver sur la Lorraine, on se rend compte que par exemple au fond des mines de fer on peut atteindre jusqu’à 90% d’étrangers au travail. Au feu dans les usines sidérurgiques on va trouver jusqu’à 75%, 80% d’étrangers autour des hauts fourneaux et dans les laminoirs. Plus le travail est pénible, plus vous avez d’étrangers, c’est valable en Lorraine, c’est valable dans l’ensemble du pays. 

     Autre pôle, qui est le pôle des femmes, et moi j’aime bien qu’on parle du pôle de la femme, de la migration des femmes. En fait il n’y a presque qu’un seul pôle de l’immigration des femmes, c’est ce qu’on a appelé le travail domestique, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui autour du nettoyage, du service à la personne et du service collectif et dans la restauration, c’est un autre pôle qui dès la fin du XIXème siècle est un pôle qui est complètement investi et là essentiellement par les femmes de l’immigration, ça se voit encore aujourd’hui, c’est encore quelque chose qui est très fort c’est-à-dire que, dans les emplois on trouve encore aujourd’hui comme fil continu,des femmes de l’immigration dans le service à la personne ou dans le service collectif qui consiste à servir ou à nettoyer ce que les autres laissent en place, donc des " boulots " qui sont à la fois pénibles et surtout dans l’image collective, relativement dégradants. 

     Donc voilà les pôles dans lesquels historiquement on va trouver des Immigrés mais je vais y revenir après. Dans la 2ème phase du développement de la France, après la Seconde Guerre Mondiale et surtout après les années 50, il va y avoir l’arrivée (en droite ligne des États-Unis) d’usines qui vont fabriquer des biens de consommation. 

     Pour fabriquer téléviseurs, automobiles, électroménagers, frigos, etc on va monter des usines qui vont équiper l’ensemble des Français à la fin des années 50 et des années 60, dans ces usines qui vont adopter un processus Taylorien de travail à la chaîne, on va là aussi trouver une concentration d’Immigrés quasi absolue, si vous regardez les chiffres chez Peugeot à Sochaux, Citroën à Poissy ou Renault à Billancourt vous êtes là aussi, dans certains endroits des ateliers, à des chiffres qui vont de 80 à 90% d’étrangers dans les années 60 et c’est  encore valable aujourd’hui si vous allez par exemple chez  Peugeot à Sochaux. Donc on a comme ça, ici et là des " univers de travail " qui sont " les univers véritablement des étrangers ". Alors j’attire votre attention sur ce que M. le Préfet a un peu souligné sur la difficulté du vocabulaire. est

 

L'étranger et les  migrations : 

     " Est étranger, celui qui n’a pas la nationalité française." La définition la plus simple est celle-ci ; mais est immigré celui qui a migré. C’est-à-dire qu’immigrer, cela implique : on part d’un pays et on arrive dans un autre et on s’y installe pour une durée légale supérieure à 3 mois – cela est la norme internationale – celui-là est Immigré et immigrer c’est quelque chose, si vous voulez, qu’on va porter en soi tout au long de sa vie, bien qu’on puisse à un moment donné accéder à la nationalité du pays dans lequel on est. 

     L’autre difficulté par rapport à cette idée de vocabulaire, l’autre difficulté historique que nous avons, nous chercheurs, qu’on essaie de résoudre de plus en plus, notamment dans les programmes européens, c’est que dans l’idée même de l’immigration, il y a l’idée de bouger et les premières grandes études qui ont été menées à partir des années 70/80 sur l’immigration en France sont des études, en démographie, on dirait de stocks. C’est-à-dire qu’on étudie ceux qui sont implantés, ceux qui restent, ceux qui sont là. 

     Et je crois que, en ce moment même, d’un point de vue historique et sociologique, l’idée principale des chercheurs doit être de dire, maintenant nous devons au maximum pouvoir plutôt étudier plus les flux que les stocks ; les stocks on les connaît bien, mais les flux on les connaît plus mal, ce d’autant plus qu’on se rend compte que lorsqu’on va interroger des personnes immigrées – on peut le faire aussi, interroger les personnes dans le pays d’accueil, mais aussi les interroger ailleurs, c’est-à-dire par exemple interroger les Immigrés qui sont retournés s’implanter dans leur pays. 

     On se rend compte que les parcours de vie, parcours au sens géographique du terme sont quelque chose de tout à fait impressionnant c’est à dire qu’on peut accepter l’idée historique que, à partir du moment où l’individu a migré une fois dans sa vie, il va ensuite pour l’essentiel ne plus avoir peur de continuer son parcours migratoire, qui va se faire soit dans la région dans laquelle il est, soit ailleurs ; par exemple ici en Lorraine on est très impressionné quand on va dans les archives de voir que dès la fin du XIXème siècle, les migrants viennent travailler dans plusieurs endroits, (ils ne sont pas plus bêtes que les autochtones,s’ils se rendent compte que c’est difficile) et donc ils tournent beaucoup sur les différents types d’emplois qu’ils peuvent avoir et ils continuent, ils sont en capacité de poursuivre leur migration soit vers le Luxembourg, soit vers la Belgique, soit vers l’Allemagne ou vers la région parisienne et puis on trouve même parfois des cas de gens qui sont passés par la Lorraine, qui ont été aux Etats-Unis à un moment donné, puis qui sont revenus ! 

    Moi je dis toujours " Autant de familles, autant de parcours" Il est très difficile de définir une typologie du migrant et l’adresse que je fais à tous les militants que vous êtes, aux professionnels que vous êtes c’est que lorsqu’on intervient auprès de personnes, c’est de leur demander cette histoire, leur histoire, parce que si on veut adapter effectivement une intervention sociale par rapport à une population, il faut essayer de comprendre l’histoire de l’individu ou de la famille, parce que c’est comme cela qu’on peut adapter. Parce que cette histoire apparemment la même si elle peut paraître dans un endroit où il y a concentration de gens de même origine, même si elle peut paraître la même, en réalité, elle n’est jamais la même que celle du voisin, en tout cas elle n’est jamais tout à fait la même, donc là il y a quelque chose qu’il est bien sûr difficile de présenter d’une manière synthétique par la suite…

 

Dans l'histoire de la migration d'ici, on peut quand même déterminer des grandes lignes. 

     Première chose : c’est que les besoins dans une région comme la Lorraine vont être tels qu’on va voir très vite qu’à la fin du XIXème, début du XXème siècle se met en place une organisation patronale, de ce point de vue j’aimerais dire que la création même des syndicats patronaux, qui aujourd’hui donnent le MEDEF, ont été aussi sur cette question du recrutement de la main d’oeuvre étrangère, cela a été un des points centraux qui a soudé les patrons, parce que les besoins étaient tels qu’il fallait évidemment s’organiser ensemble pour faire venir les gens et avoir un groupe de pression assez fort d’un point de vue diplomatique pour la France et pour les Etats dans lesquels les patrons voulaient recruter; ici les patrons se sont tournés vers un premier réservoir c’est le terme qu’ils donnent quand on va dans les archives patronales. 

     Le premier réservoir, vous le connaissez c’est l’Italie. Alors là aussi pour faire venir les étrangers dans notre pays, il faut aussi un problème démographique en Italie. Il faut aussi s’imaginer l’Italie à la fin du XIXème siècle, comme vous imaginez le Nigeria, l’Algérie aujourd’hui. C’est-à-dire que là on est dans un rapport inverse de la démographie : beaucoup d’enfants, beaucoup de femmes, peu de travail, une misère qui s’installe. Pour que les gens viennent, il faut qu’ils soient dans un pays dans lequel les conditions de vie sont difficiles, là aussi j’insiste, par rapport à cela en revenant sur l’histoire individuelle : je ne connais pas, je n’ai jamais rencontré de migrants qui venaient pour le plaisir, les migrants viennent parce qu’ils ont des difficultés majeures dans leur pays, ce n’est pas forcément de gaieté de coeur que l’on vient, ce n’est jamais de gaieté de coeur ! 

     Deuxième chose : c’est que du coup, ils viennent toujours de manière (dans leur tête) provisoire. Personne, aucun immigré et mettez-vous à la place de l’immigré, si demain on vous propose un travail plus intéressant qu’en France, dans un autre pays, jamais vous ne direz : " je pars pour m’installer définitivement " cela c’est quelque chose d’important aussi dans le processus mental des immigrés dans leur capacité ensuite à s’installer si, à un moment de leur vie ils s’installent dans le pays d’accueil. 

     Donc des patrons vont aller recruter dans des endroits où il y a de la misère et l’Italie c’est parfait à la fin du XIXème siècle parce que il y a déjà des voies de chemin de fer qui permettent de transporter les immigrés vers l’Europe du Nord ou vers la France, vers l’Allemagne et donc vous allez avoir toute la mise en place d’un système de recrutement qui joue le jeu de la diplomatie et de groupe de pression pour la France . La France négocie avec le gouvernement italien et derrière cela, se met en place pratiquement le système de recrutement, avec des recruteurs à la charge des patrons qui vont dans les pays aller recruter et faire signer des contrats de travail. 

     De ce point de vue là – je pourrais développer plus longuement – il faut savoir que ce système mis en place ici même essentiellement en Lorraine et chez nos amis allemands vers l’Italieest un système qui va se reproduire à l’infini, toutes les grandes migrations vont être des migrations qui vont être d’abord décidées par le patronat sur le même schéma : rapport diplomatique / rapport pratique, - où on envoie des recruteurs dans le pays, (c’est comme cela d’ailleurs qu’on arrive à voir dans un même endroit, une même usine des gens qui viennent du même village et c’est valable pour l’immigration italienne, polonaise, marocaine, algérienne, ce sera valable pour la dernière grande en France pour l’immigration turque à la fin des années 60). 

     Donc c’est un phénomène qui est d’abord « économique » – les flux sont organisés par les patrons et j’insiste encore là dessus les flux sont décidés par les patrons. Je crois que quand on fait une histoire de l’immigration, on se rend bien compte qu’à chaque période historique où vous avez des tentations de repli sur le national, on va dire d’une manière générale, de repli ou tentation politico-administrative de restriction de l’accès au permis de séjour en particulier, on se rend compte qu’en réalité ce sont les patrons qui, au final, décident. On est dans ce cas de figure en France. 

     Il y a tentation politique depuis quelques années qui n’est pas que française mais valable aussi en Italie, Pays-Bas par exemple, de restriction de l’accès au permis de séjour et en même temps vous avez un patronat qui devant le vieillissement démographique de l’Europe décide, et là au niveau européen depuis 2001 qu’il y aurait de nouveau des flux massifs d’immigration et on se rend bien compte qu’en ce moment même il y a des contradictions dans l’Etat français comme il y en a en Italie, en Espagne. 

     Par exemple la majorité italienne élue aujourd’hui, enfin il y a un mois, avec à sa frange la Ligue Lombarde qui tient des propos éminemment racistes, ouvertement racistes, de rejet des étrangers, cette majorité qui était au pouvoir 2 ans auparavant est celle qui en Italiea régularisé le plus d’immigrés, et de très loin, d’un point de vue historique, parce qu’il y a eu pression patronale. 

     Donc première grande idée, c’est toujours les patrons qui gèrent les flux, pour qu’un immigré se déplace il faut qu’il ait du travail ou il faut qu’il y ait une perspective de travail, donc on est bien dans un phénomène qui est lié à la question du travail, reliée elle-même à la question démographique. Dans les grands flux l’Italie, vous pouvez le scander, 1890 ici en Lorraine jusqu’à 1960 (j’évite les trous de la Guerre Mondiale parce que c’est assez compliqué à intégrer). Donc jusqu’à 1960 l’Italie va être le 1er réservoir numériquement pour l’ensemble de la Lorraine, essentiellement concentré dans le fer c’est-à dire la sidérurgie et les mines de fer. C’est éminemment, il suffit d’aller du côté de Longwy ou Villerupt etc. « l’univers des Italiens ». 

     Deuxième grand pôle de recrutement : c’est la Pologne. Il va démarrer plus tard, juste avant la Première Guerre Mondiale et surtout s’organiser entre les deux guerres, 2ème grand flux vers la Lorraine et qui va être plus concentré du côté des mines de charbon, c’est le flux polonais.

     Troisième grand flux européen c’est le flux yougoslave (Serbie, Croatie) mais appelons-le comme cela. Ces trois grands flux vont alimenter la quasi-totalité de l’immigration en Lorraine de 1890 jusqu’à 1950/1960, ce sont des flux essentiellement européens auxquels il faudra ajouter les immigrations transfrontalières ici en particulier, Belges, mais cela est un petit peu d’une autre nature même si la xénophobie peut exister par rapport à cette immigration. C’est seulement au tournant des années 50, qu’on va voir de nouveaux flux arriver, pour des raisons simples : l’Italie se développe et donc l’Italie ne va plus exporter de travailleurs, la Pologne se ferme (dictature stalinienne), la Yougoslavie aussi plus ou moins. 

     Quatrièmement, ces flux diminuant, les patrons vont à l’orée des années 50 repenser les flux vers deux autres pays : l’Espagne, le Portugal. Le Portugal est l’aboutissement d’un recrutement – accord 56-58. En 58, le patronat français peut allerchercherautant de Portugais qu’il veut, avec un phénomène massif puisque quelque chose comme 10% à partir de 1969 de la population portugaise va vivre en France, encore 7% aujourd’hui de la population portugaise vit en France. Les Portugais disent eux-mêmes que la 3ème ville du Portugal après Lisbonne et Porto, c’est Paris ! Donc, voilà l’aboutissement d’un processus en fait mis en place dès la fin du XIXèmesiècle où le patronat a vraiment eu les mains libres pour recruter vers le Portugal. 

     Enfin, le patronat français va se tournervers ce qui commence à devenir les "Anciennes Colonies" c’est-à-dire pour nous essentiellement et aussi toujours pour des raisons géographiques de possibilité de transport massif des travailleurs, du Maroc, de la Tunisie et puis de l’Algérie. Je dis un mot sur ces trois endroits en même temps que sur le Portugal, pays qui vont alimenter ce nouvel afflux massif de travailleurs. Pourquoi ne pas avoir recruté dans les Colonies avant ? 

     Question que l’on se pose historiquement, car c’était plus facile ; il y a eu des tentatives, on a fait venir des travailleurs algériens en 1911 et dès 1937/38 mais problème c’est que l’Algérie par exemple était une colonie de peuplement pour la France et que les travailleurs qui venaient travailler en France métropolitaine étaient des travailleurs que l’on retirait aux colons qui exploitaient en particulier l’agriculture, qui étaient des exploitants agricoles en Algérie, donc il y a eu problème par rapport aux colons : les colons ont refusé de voir cette main-d’oeuvre partir parce qu’ils en avaient besoin eux-mêmes dans leur exploitation coloniale. 

     Et puis chose qu’on oublie, c’est que les colonies françaises d’Afrique en particulier étaient très peu peuplées, le peuplement date surtout d’il y a 20-30 ans, elles étaient très peu peuplées et 3ème élément toujours essentiel dans l’immigration, le coût des transports ; le chemin de fer est le 1er transport qui s’est abaissé considérablement en coût dès la fin du XIXème siècle et donc il était plus facile de faire venir des gens de Pologne par exemple par le train beaucoup moins cher que de faire venir des gens en bateau, de Dakar ou d’Alger, c’était beaucoup moins cher. Les patrons sont toujours pragmatiques dans leur recrutement on peut leur reconnaître cela et ils ont monté les choses d’une manière pragmatique. 

Deux mots sur les processus d’intégration et d’implantation des populations, d’après les estimations que l’on peut avoir sur des micro-études d’interviews. On peut considérer dans une immigration quelconque, quand elle démarre :

Premier point : à partir du moment où le patronat fait démarrer un flux, le flux va s’auto-alimenter en permanence tant qu’il y aura du travail et de la misère dans le pays de départ, par les premiers implantés qui font venir leurs voisins, leur famille, leurs amis, etc. le flux va toujours s’auto-alimenter, c’est le 1er point. 

Deuxième point : on peut considérer sur une micro-étude qu’on a faite mais qui se vérifie à chaque fois : à terme d’une immigration vous avez toujours à peu près 50% de gens qui sont venus et qui vont s’implanter définitivement dans leur pays d’immigration et 50% qui vont se réimplanter dans leur pays d’origine. Donc voilà cet équilibre, on le retrouve à peu près à chaque fois qu’on étudie des migrations spécifiques. Sur cette partie de population qui reste dans le pays d’accueil il y a, on le voit bien, deux piliers d'intégration assez spécifique à la France. 

     Premièrement, l’école de la République, je le rappelle en substance on doit former des citoyens, et à partir du moment où on a posé en 1880 le principe de l’universalité de l’école c’est-à-dire que tous les enfants présents sur le territoire français doivent aller à l’école, il n’y a pas de condition de nationalité, ou de tout ce qu’on veut ! Tous les enfants de l’immigration ont eux-mêmes été à l’école ; à certains moments, cela a été un peu difficile, quand arrive une immigration massive, quand vous avez une concentration d’enfants d’un pays dont les parents ne parlent pas du tout français et quand l’instituteur n’est pas formé, cela n’est pas forcément évident !

     Aujourd’hui cela s’est beaucoup amélioré ! Mais le passage par l’école républicaine des enfants de l’immigration a été un phénomène essentiel pour comprendre que des populations immigrées en France aient pu s’installer et là on voit très bien que chez les vieux immigrés qui eux-mêmes sont arrivés adultes,et qui n’ont donc pas été à l’école, on voit bien que le fait même qu’ils restent, lorsqu’ils ont eu des enfants, ceux-ci sont passés par l’école française, s’ils restent c’est en grande partie parce que leurs enfants deviennent très vite des Français. 

     Deuxièmement, et je vais m’arrêter là, phénomène qui est concomitant et qui est très important, on le voit bien dans les comparaisons européennes qu’on fait, c’est la possibilité d’accès à la nationalité française, elle est absolument essentielle, pour les enfants c'est le droit du sol. 

     Tous les enfants nés en France deviennent français, nous sommes le seul pays européen qui a réussi depuis la fin du XIXémesiècle à faire que tous les enfants d’immigrés (j’insiste) deviennent des citoyens français, c’est essentiel et que tous les migrants eux-mêmes qui le demandent quasiment deviennent aussi des Français, s’ils ont envie de l’être, c’est essentiel pour comprendre le phénomène global de l’intégration qui fait que nous sommes le seul pays d’Europe où nous avons aujourd’hui des gens issus de différents types d’immigration qui sont tous devenus des Français. 

     Je vais vous donner un seul élément statistique pour conclure, quand je fais cours à Metz, je fais remonter mes étudiants jusqu’à leurs grands-parents, j’en ai seulement 25% qui ont 4 grands-parents qui sont complètement français c’est-à-dire que 75% des jeunes que moi j’ai à Metz en cours dans les études supérieures sont des gens qui sont issus d’une immigration ou d’une autre, et ils sont bien tous français au final. Merci.

Discour de Vincent FERRY pour l'AMATRAMI  

En savoir plus :  L' immigration

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

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